Y a-t-il de la beauté dans la force des certitudes qui amène sur la voie de la sagesse ?
MORCEAU D’ARCHITECTURE DE LA RL NETJER

Voilà un sujet de réflexion où la tentation fut grande, pour moi, de vouloir y répondre de manière tranchée. Pourtant, en toile de fond de mes associations hâtives, une sensation a émergé. Un malaise, un manque de justesse dans mon approche. Car, et c’est ce vers quoi son étude m’a conduit, le sujet invite à une certaine hauteur de vue pour en déceler sa subtilité.
D’ailleurs, les termes clés qui le composent, BEAUTE, FORCE, SAGESSE, font largement échos à nous autres maçons à l’heure de nos travaux. Des termes qui nous sont connus puisqu’ils sont les noms donnés aux 3 piliers situés au centre du temple et placés aux 3 des 4 coins du pavé mosaïque. Un rappel, s’il en est, de la nécessité d’élever la Pensée au-dessus de la dualité des apparences, celles inhérentes à la Matière, pour se laisser la possibilité d’être infusé d’une compréhension plus éclairée.
Pour avancer les éléments de réponses que je m’apprête à formuler au travers de cet exposé, je me suis orienté vers la définition de ces vertus. Je me suis alors rendu compte que l’expression centrale, du moins, celle qui a éveillée en moi l’attrait du développement, est « la force des certitudes ». J’ai découvert à cette occasion une signification plus élargie du mot « force » sans laquelle, il m’aurait été délicat de saisir les idées sous-jacentes du questionnement.
Alors, qu’est-ce qu’une force ? Classiquement, elle est une énergie, une intensité, une puissance permettant de mettre en mouvement, qui anime, une capacité d’action. Elle est aussi une pression exercée sur un objet. Mais si l’on replace ce terme dans l’Histoire, il renvoie au travail, et même, à un instrument... Issu de l’ancien français « forfex », qui aurait donné, par la suite, « forceps », il désigne la « pince », le « ciseau ». Nous connaissons, là aussi, très bien ce dernier car il est l’un des outils de l’apprenti maçon, celui l’aidant dans la taille de sa pierre brute.
Aussi, en contextualisant ce terme au sujet de l’étude de « la force des certitudes », pouvons-nous comprendre qu’il peut s’agir ici de prendre en main nos idées « toutes faites », nos jugements arrêtés et autres avis tranchés (conf. le préambule du présent écrit…). Un travail de prises de conscience invitant, par l’observation vigilante des croyances et des projections, à sortir de la fatalité d’une vie subie faite de réactions, pour développer la responsabilité et, in fine, la maîtrise de l’intériorité.
En quoi ce travail est-il important ? Parce que la certitude, bien qu’elle porte en elle une intensité dans l’intention, expression d’une vérité personnelle affirmée, elle nous conduit immanquablement, à minima, à un rétrécissement de la Pensée, voire à notre enfermement en celle-ci et à notre aveuglement quant à la Nature du Réel. En effet, nous ne percevons la réalité que depuis notre propre prisme dont les filtres sont constitués de mémoires ne pouvant que limiter l’Être que nous sommes dans sa capacité à appréhender sa relation au Monde, aux autres et à soi.
Le cercle est vicieux car, comme le révèlent ces Paroles de Bouddha, la réalité semble s’ajuster à nos états d’âme, à nos représentations mentales :
« Ce que tu penses, tu le deviens. Ce que tu ressens, tu l'attires. Ce que tu imagines, tu le crées. »
Alors cloisonnés dans nos schémas de pensées inconscients, nous ne pouvons qu’avoir l’assurance d’être toujours en accord avec nous-même puisque convaincu d’avoir raison au contact de circonstances extérieures ne venant que valider nos croyances…
Avant de passer à l’Orient Éternel, le F∴ Pierre Dac ne formulait-il pas la même idée lorsqu’il déclarait non sans humour :
« Quand on voit ce qu'on voit, que l'on entend ce qu'on entend et que l'on sait ce qu'on sait, on a raison de penser ce qu'on pense. »
Cette approche peut, d’ailleurs, être soutenue par ce que la physique quantique tend à démontrer, à savoir que l’état de conscience d’un observateur, soit son regard, contribue à modifier l’état de l’objet observé.
Au travers de ce travail de taille, de prise en tenaille de nos certitudes, c’est une invitation à poursuivre la démarche de Connaissance de soi qui nous est faite ; une invitation à déconstruire, à dissoudre nos métaux, c’est-à-dire, nos visions erronées, nos tensions aussi bien physiques que psychiques. Et pour y parvenir, la beauté en est la clé, tant en ce qu’elle est nécessaire à l’usage de cette force qu’à ce qu’elle peut en être le résultat.
En effet, admettre notre subjectivité amène progressivement à celle de la relativité de nos expériences. Intégrer cette notion à notre rapport au Monde, c’est considérer l’autre comme étant mon semblable, mon égal en essence. Ainsi, Interprétant la réalité depuis notre histoire personnelle, comment ne pas considérer que toutes les incarnations se valent ? La beauté se manifeste ici par l’accueil de la diversité des opinions et des ressentis des frères et soeurs en humanité. « Tous dans le même bateau » pourrait-on dire. Charge alors aux maçons, de par leur parcours et enseignements reçus, de transmettre, par leur exemplarité, au plus grand nombre, au monde profane, les valeurs de Liberté, d’Égalité et de Fraternité, et ce, dans le respect des sensibilités de chacun.
La beauté ne s’exprime-t-elle pas également dans cette force des certitudes, lorsqu’elle suggère la remise en question ? Car, au regard de ce qui a été exposé précédemment, bien prétentieux serait celui affirmant détenir la Vérité. Humble, celui qui ferait preuve de mesure et de nuance. Par ces qualités, le maçon reste éternel apprenti de la Vie et donne pleinement sens à cette maxime attribuée à Socrate : « Le premier savoir est le savoir de mon ignorance : c'est le début de l'intelligence. »
Les enseignements hermétiques viennent en appui de cette idée par l’évocation du Principe de Polarité :
« Toutes les vérités ne sont que des demi-vérités ; tous les paradoxes peuvent être conciliés. » - Le Kybalion
Une interprétation appliquée au sujet pourrait être : Ce que je tiens pour vrai ne l’est que depuis mon angle de vue. Il existe d’autres angles de vue depuis lesquels la réalité peut être perçue comme toute autre. Pour autant, il existe une énergie unificatrice qui admet tous les points de vue, tel le diamant et ses multiples facettes.
Ainsi, l’humilité s’impose dès lors que nous nous inscrivons dans un Tout dont les rouages peuvent nous échapper. L’humilité, c’est aussi reconnaitre lorsque l’on s’égare, que l’on se perd, que l’on est décentré. Comment espérer se rectifier sans ce retournement ? Comment se verticaliser sans d’abord reconnaître la perfectibilité de notre nature humaine ? « Errare humanum est, sed perseverare diabolicum ». Là où le diable, le diabole, est ce qui nous éloigne de notre unité primordiale, le symbole est ce qui cherche à réunir toutes les dimensions de l’Être. N’est-ce pas là le médium en F∴M∴ ? Aussi, la justesse et l’équilibre des forces sont recherchés par le maçon, alors en quête du Divin en lui. De la nécessité, une fois encore, de l’auto-observation pour se rassembler en soi avant d’espérer étendre la paix à une échelle collective.
Un autre Principe hermétique peut être mis en avant dans ce travail : celui du Rythme.
« Tout s’écoule, au dedans et au dehors ; toute chose a sa durée ; tout évolue puis dégénère ; le balancement du pendule se manifeste dans tout ; la mesure de son oscillation à droite est semblable à la mesure de son oscillation à gauche ; le rythme est constant. » - Le Kybalion
L’écueil de la certitude réside dans ce qui la caractérise, à savoir, une représentation mentale figée tenue pour vraie. Or, le Principe ci-dessus, nous explique l’impermanence. Le monde des idées n’est pas exempt de cette Loi. La certitude peut donc être perçue comme une résistance au mouvement naturel de la Vie et de son expression. Lorsque je juge une situation, une personne, un objet, je la réduis sans lui laisser la possibilité d’être autre chose que ce que j’en ai déterminé à un instant. Ainsi, me réapproprier mes projections, c’est restituer la liberté d’être.
J’ai dit.




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